Classique
En France, une œuvre entre dans le domaine public soixante-dix ans après la mort de son auteur. Passé ce délai, n'importe qui peut imprimer le texte sans rien devoir à personne, et c'est ce qui explique qu'un roman de Balzac, de Zola ou de Diderot existe en dizaines de versions à des prix sans rapport entre eux.
Ce qui reste payant, c'est tout ce que l'éditeur ajoute autour du texte. La composition, la relecture, le papier, la préface, les notes, et surtout la traduction, qui est elle même une œuvre protégée. Une édition à très bas prix d'un auteur étranger repose donc presque toujours sur une version ancienne, elle aussi libre de droits.
Trois signaux se lisent avant l'achat : l'absence d'éditeur ou de collection identifiables, l'absence de nom de traducteur sur un texte étranger, et un nombre de pages incohérent avec les autres éditions du même titre, qui trahit un texte abrégé ou une mise en page tassée. Un aperçu des premières pages règle souvent la question en trente secondes.
Reste le piège des places de marché. Un titre affiché en russe, en anglais ou en allemand désigne une édition dans cette langue. Robinzon Kruzo est le Robinson Crusoé de Defoe en russe, Metamorphosis est le Kafka en anglais, et un livre audio annoncé sous le titre Oberst Chabert est un enregistrement allemand du Colonel Chabert de Balzac.
Entre deux éditions d'Eugénie Grandet, le texte est identique au mot près. Entre deux éditions de Kafka, de Dostoïevski, de Fitzgerald ou d'Ibsen, non. Le rythme des phrases, le niveau de langue, le choix du tutoiement ou du vouvoiement changent d'un traducteur à l'autre, au point que deux lecteurs peuvent ne pas avoir lu le même livre.
Les traductions les plus anciennes, celles que reprennent les coffrets à petit prix et les recueils numériques, ont souvent adouci les aspérités du texte d'origine pour le rendre conforme au goût français de leur époque. Les retraductions plus récentes serrent en général la syntaxe originale de plus près, quitte à sonner plus rugueux. Aucune des deux approches n'est fautive, mais on ne fait pas le même cadeau.
D'où un réflexe simple sur les gros lots, du type coffret Dostoïevski en six volumes vendu au prix d'un poche : cherchez le nom du traducteur. S'il n'apparaît nulle part, la réponse est déjà donnée. Pour un lecteur qui pratique la langue d'origine, l'édition bilingue résout le problème autrement, avec le texte original et sa traduction en vis à vis, comme sur les Shakespeare publiés dans ce format. Le volume double, la lecture ralentit, et c'est précisément l'intérêt.
Une édition de lecture donne le texte, rien d'autre. Une édition de travail y ajoute un appareil critique : préface, chronologie de l'auteur, notes qui éclairent une allusion oubliée, une monnaie, un usage disparu, un quartier de Paris qui n'existe plus, puis un dossier et une bibliographie en fin de volume.
Sur Notre-Dame de Paris ou sur les Mémoires d'outre-tombe, ces notes ne sont pas un supplément d'érudition, elles évitent de perdre le fil toutes les dix pages. Sur un texte proche de nous par la langue, comme Rhinocéros ou Caligula, elles pèsent beaucoup moins.
Deux détails départagent les éditions annotées entre elles. L'emplacement des notes d'abord : en bas de page, elles se consultent d'un coup d'œil, en fin de volume elles imposent un second marque page et finissent par être ignorées. La préface ensuite, qui raconte fréquemment l'intrigue en entier. Sur un titre qu'on découvre, elle se lit après le texte, pas avant.
Les collections annotées pour le collège et le lycée, celles de Hatier, de Larousse ou de Belin, publient les mêmes œuvres avec un accompagnement pédagogique : lexique en marge, questions de compréhension, groupements de textes et repères sur l'époque. La Vénus d'Ille de Mérimée, l'Iphigénie de Racine ou Roméo et Juliette y trouvent leur public naturel.
Pour un élève qui a le titre au programme, c'est le bon achat, à un prix contenu. Une seule vérification s'impose, la mention texte intégral : certaines collections proposent des extraits choisis, ce qui ne convient pas quand l'enseignant attend l'œuvre entière.
Offerte à un adulte, la même édition produit l'effet inverse : les questions en fin de chapitre ramènent au devoir sur table. Pour transmettre l'œuvre sans l'ambiance du contrôle, une collection de poche classique ou une édition illustrée fait le même travail.
Un classique se pratique sur des semaines. Le poche le plus compact, avec ses caractères réduits, sa marge intérieure serrée et son papier fin où la ligne suivante transparaît, se lit très bien sur deux cents pages. Sur un pavé, c'est autre chose : le dos casse, le livre ne reste pas ouvert, et l'abandon guette vers la page cent.
Trois réponses existent. Le broché ou le semi poche, plus large, mieux aéré, plus agréable en main. Les collections en gros caractères, pensées pour les lecteurs dont la vue fatigue, souvent oubliées alors qu'elles font d'excellents cadeaux. Et le livre audio, qui déplace la question vers l'écoute, à condition de vérifier la langue de l'enregistrement et d'écouter un extrait, car l'interprète fait le livre autant que l'auteur.
Le multivolume mérite un mot. Les Mémoires d'outre-tombe paraissent en plusieurs tomes, et offrir le tome 1 seul revient à offrir un début. Soit on l'assume, soit on prend l'ensemble. Le coffret pose le problème symétrique : six romans reliés sous étui font un bel objet de bibliothèque, mais personne n'emporte un coffret dans le train.
C'est la difficulté propre à cette catégorie. Thérèse Raquin, Eugénie Grandet ou Le Jeu de l'amour et du hasard ont traversé beaucoup de salles de classe, souvent en lecture obligatoire et rarement dans de bonnes conditions. Rendre le même texte dans la même présentation ne crée aucune surprise.
Trois déplacements fonctionnent. Changer de titre en gardant l'auteur : à qui a subi Eugénie Grandet, on offre Le Colonel Chabert, plus court et plus noir. Changer d'objet en gardant le titre : une édition illustrée, reliée, bilingue ou audio transforme un souvenir scolaire en cadeau. Changer complètement de terrain, enfin, avec un classique qui n'a jamais figuré au programme, comme Michel Strogoff, Peer Gynt ou La Dame aux camélias.
Une précaution pour finir. Certains titres circulent en français sous plusieurs formes selon les éditeurs, ce qui rend difficile de savoir ce que la personne possède déjà. Le roman de Lucy Maud Montgomery connu sous le nom d'Anne, la maison aux pignons verts en est le cas d'école. Dans le doute, l'auteur compte plus que le titre exact.
Rhinocéros, Caligula, Ubu roi, Iphigénie ou Peer Gynt se lisent vite, parfois en une soirée, et les didascalies remplacent la description. C'est le format idéal pour un lecteur qui manque de temps long, et le compagnon naturel d'une place de spectacle glissée dans le paquet.
Un recueil comme Paroles de Prévert ou La Rage de l'expression de Ponge ne se lit ni du début ni jusqu'à la fin. Il traîne sur une table et s'ouvre au hasard, ce qui en fait un cadeau étonnamment adapté à qui affirme ne plus avoir le temps de lire.
Chateaubriand ou Hugo dans leurs formats les plus amples réclament un engagement réel. Ils s'offrent à quelqu'un dont on sait qu'il lit encore par blocs de plusieurs heures.
Parce que le texte est libre de droits. L'écart de prix porte sur la traduction, les notes, la relecture et la fabrication, pas sur l'œuvre.
Un éditeur et une collection identifiables, un traducteur nommé pour un texte étranger, un nombre de pages cohérent, la mention texte intégral et un aperçu des premières pages.
Oui sur un texte ancien ou pour un élève qui a l'œuvre au programme. Non pour un adulte qui souhaite simplement lire, où les notes finissent par hacher la lecture.
Restez sur l'auteur en changeant d'œuvre, ou gardez l'œuvre en changeant d'objet : illustré, bilingue, audio. Relire un classique dans une autre version est un plaisir en soi.