Ouvrir une pièce déroute quelques minutes. Il n'y a pas de narrateur, personne pour décrire un salon ni pour expliquer ce que pense un personnage. Le nom de celui qui parle est posé au-dessus de sa réplique, le texte avance par actes et par scènes, et la scène change dès que quelqu'un entre ou sort. Tout le reste, le lecteur le monte dans sa tête.
Ce petit effort a une contrepartie immédiate : le volume est court. Bérénice, que Racine fait créer en 1670, tient en cinq actes et mille cinq cent six alexandrins, soit un texte qu'on traverse d'un bloc alors que trois siècles de commentaires l'ont rendu intimidant. La plupart des pièces se comportent ainsi, et cette brièveté est un argument de cadeau qu'on oublie systématiquement.
Une habitude change tout pour qui découvre le genre : dire les répliques à voix haute, même seul dans une cuisine. Ce texte a été écrit pour être prononcé, ses effets sont des effets de voix, et une tirade qui semble plate en lecture silencieuse retrouve son rythme dès qu'on l'articule. Cela vaut pour l'alexandrin comme pour un dialogue de comédie contemporaine.
Ce sont les indications écrites par l'auteur à l'intention des acteurs et de la mise en scène : décor, entrées, gestes, ton, costume. Elles s'impriment le plus souvent en italique ou entre parenthèses, s'intercalent dans le dialogue sans en faire partie, et rien de ce qu'elles contiennent n'est dit sur le plateau. Le nom du personnage placé avant chaque réplique en est d'ailleurs une, sous sa forme la plus discrète.
Leur quantité va du néant à l'envahissement selon les auteurs, et c'est ce qui rend deux pièces si différentes à lire. Le théâtre classique français en donne très peu : chez Racine, presque tout passe par le vers, et le lecteur déduit les déplacements de ce que les personnages disent. Le théâtre du vingtième siècle fait l'inverse. Fin de partie de Beckett s'ouvre sur trois pages d'indications avant la première réplique, et son Actes sans paroles ne contient que des didascalies, sans un mot de dialogue.
Pour l'acheteur, la conséquence est typographique. Une édition sérieuse sépare nettement ces indications du texte parlé. Quand l'aperçu des premières pages montre des italiques absentes ou des indications fondues dans les répliques, la mise en pages a été bâclée, et la gêne durera toute la pièce.
Traduire du théâtre n'obéit pas au même cahier des charges que traduire un roman : la phrase doit pouvoir être dite, respirer à la bonne place, tenir dans la bouche d'un acteur. De là des versions françaises très éloignées les unes des autres pour un même texte.
Shakespeare en donne la démonstration. François-Victor Hugo a traduit l'oeuvre complète entre 1859 et 1866, en prose ; sa version a longtemps fait référence et, libre de droits, elle alimente aujourd'hui les éditions les moins chères. Yves Bonnefoy a repris une quinzaine de textes avec une oreille de poète. La Pléiade publie depuis 2002 une nouvelle traduction intégrale confiée pour l'essentiel à Jean-Michel Déprats, venu du plateau et traduisant pour des acteurs. Trois façons d'entendre le roi Lear, et trois livres qui ne se ressemblent pas.
Le répertoire récent obéit à la même règle. Mort d'un commis voyageur, créée par Arthur Miller en 1949 et couronnée par le Pulitzer, circule en français dans plusieurs versions signées de traducteurs différents. Une précaution s'ajoute ici : l'intitulé annonce la langue du livre. Death of a Salesman est le texte anglais de cette même pièce, Re Lear la version italienne de Shakespeare, La Locandiera l'original italien de Goldoni. La présence d'un nom de traducteur lève le doute à elle seule.
Les collections pensées pour la classe ajoutent autour de la pièce ce qu'un devoir réclame : vocabulaire expliqué en marge, contexte, questions de lecture, cahier de photographies. Un George Dandin en Petits Classiques Larousse s'adresse à un élève qui doit rendre un travail, et l'apport le plus précieux y est justement le cahier de mises en scène, parce qu'une pièce n'existe vraiment que jouée.
L'exemplaire de travail répond au besoin inverse, celui de quelqu'un qui dit le texte : atelier, cours d'art dramatique, audition, lecture à plusieurs voix. Quatre exigences le définissent.
La question à trancher avant d'acheter porte donc sur l'usage et non sur le titre. Élève, spectateur ou pratiquant : trois personnes qui réclament la même pièce et n'ont pas besoin du même livre.
À un bout du rayon, l'objet. Papier épais, cahiers cousus qui s'ouvrent à plat sans casser au dos, illustrations, parfois une édition ancienne comme cet Horace de Corneille illustré paru en 1954. On l'offre à quelqu'un qui connaît déjà le texte, ou qui aime le théâtre comme on aime une bibliothèque. Personne n'écrit dans un livre pareil, ce qui devient un problème si le destinataire voulait précisément écrire dedans.
À l'autre bout, le volume qu'on abîme. Il voyage au fond d'un sac, se corne, se souligne, se couvre de flèches et de mots dans la marge. Au bout d'un an il est laid, et cette laideur prouve qu'il a servi.
Sur une édition ancienne, deux points comptent avant de valider. L'état matériel d'abord, puisqu'on achète un objet d'occasion : dos, coins, papier, présence effective des planches annoncées. Le confort de lecture ensuite, car une composition de 1954 n'a pas les habitudes typographiques d'aujourd'hui et les caractères y sont souvent plus serrés qu'une photo de couverture ne le laisse deviner.
Une pièce isolée ferait un livre trop mince, si bien que l'édition les regroupe. Caligula paraît accompagnée du Malentendu, deux textes d'Albert Camus réunis sous une même couverture. L'Orestie d'Eschyle, créée en 458 avant notre ère, tient en trois tragédies liées, Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides, et se vend d'un bloc : c'est la seule trilogie du théâtre athénien qui nous soit parvenue entière. Un même auteur couvre aussi deux registres, La Place Royale de 1637 étant une comédie de Corneille quand Horace, trois ans plus tard, est une tragédie du même homme.
Ce regroupement sert le cadeau : il donne de la matière sans allonger la lecture, et il permet de découvrir un auteur par deux entrées au lieu d'une.
Reste à ne pas réduire le rayon au programme scolaire. La Locandiera, que Carlo Goldoni fait jouer en 1753, existe comme texte lisible parce que son auteur a remplacé les canevas improvisés de la commedia dell'arte par des pièces entièrement écrites, en retirant peu à peu les masques. Plus près de nous, Le Père Noël est une ordure a été créé sur scène en 1979 par la troupe du Splendid avant de devenir un film en 1982, ce que ne soupçonnent pas ceux qui ne connaissent que le film, et Les Monologues du vagin relève de cette même famille de textes qui vivent d'abord au plateau.
Oui, et le terrain est même favorable : le texte est court, l'entrée rapide, et rien n'oblige à avoir vu la pièce. Une comédie se lit sans aucune préparation, une tragédie demande seulement d'accepter le vers.
Une collection scolaire annotée, dont le lexique et le dossier sont taillés pour l'exercice attendu. Assurez-vous qu'il s'agit bien de l'ouvrage demandé en classe, les questions et les groupements changeant d'un éditeur à l'autre.
L'intitulé trahit la langue : un titre en anglais ou en italien annonce un livre dans cette langue. Un traducteur crédité sur la fiche règle définitivement la question.
Les lire. Elles portent le décor, les entrées et le ton, c'est-à-dire tout ce qu'un roman aurait pris en charge autrement. Les sauter revient à lire des dialogues suspendus dans le vide.